« Faute d’égalité »

Suite à la dépose du buste de Victor Schœlcher le samedi 29 mai dernier dans la cour de l’ancien hôtel de ville, Le Maire David Zobda a souhaité apporter un éclairage complémentaire suite à cette action dans cette tribune.

« Tout commence par un sentiment d’oppression.

Le droit des citoyens à poser des questions, à enquêter, à émettre des avis sur notre histoire, à interpeller les chercheurs et politiques, est un droit absolu. Et il doit leur être répondu le plus honnêtement possible. Mais les vérités de l’histoire ne sont ni absolues ni définitives. Elles doivent nécessairement prendre en compte tous les points de vue, en particulier la voix des opprimés, les rendre audibles et visibles.

Qui pouvait dire avant Mitterrand, avant le travail d’Armand Nicolas que la libération de l’esclavage avait eu lieu un 22 mai ?

D’autres vérités de l’histoire, sans être démenties, peuvent présenter au fil du temps un visage changeant. Lorsqu’on les invoque au sujet de Victor Schœlcher, il convient d’être prudent dans la façon de les énoncer. Faute de quoi on ouvre grand la porte à ceux qui ne reconnaissent pas le besoin de rigueur et le statut de la recherche, les traitant par le dédain ou les contestant au nom de leur intuition.

Des positions radicales sur la lecture ou l’acceptation de notre histoire, singulièrement de notre passé colonial et la blessure jamais refermée de la traite négrière et de l’esclavage s’expriment et se caractérisent quelques fois par des excès condamnables.

J’ai longuement discuté, plusieurs fois, avec des Martiniquais engagés dans l’action et ma conviction est que le dialogue, sur les bases claires et intelligibles de non-violence et de rejet du racisme sous toutes ses formes, reste possible et nous offre l’opportunité, d’une nouvelle approche, d’actes forts et d’une réflexion quant à l’avenir du vivre ensemble au sein même de notre ville du Lamentin.

En préalable à tout, j’affirme et rappelle haut et fort que les bases de la concorde, donc d’une reconstruction identitaire ne pourront émerger que si nous affichons le rejet des deux périls que je viens de citer : la violence et le racisme.

La violence n’a pas sa place dans le cheminement d’une construction sociale. Nous devons convaincre et non contraindre. C’est par leur incapacité à convaincre ou faute d’écoute que certains font le choix de la contrainte donc de la violence. Nous croyons que c’est par l’échange et seulement dans l’échange prolongé, recommencé, vif et passionné s’il le faut, que l’on pourra entrevoir certaines idées et identifier des pistes que nous avons jusqu’alors ignorées.

Le message de Gandhi, de Mandela, de Martin Luther King Jr est nôtre parce que nous avons choisi de donner par nos actes un message d’espoir.

La non-violence est le chemin que nous devons apprendre à suivre.

Le racisme non plus n’a pas sa place, car il est un vaste ensauvagement des relations humaines, il ouvre les vannes à l’expression des instincts et des haines les plus primaires. Raison pour laquelle l’expression solennelle et massive de son rejet ne peut se faire sans reconnaissance des faits et systèmes l’ayant activé, c’est-à-dire également, sans le parti-pris d’investir pour l’éclosion d’alternatives plus fécondes et plus résilientes.

Notre histoire, il est vrai aussi, est une histoire de violence assumée.

Nous avons choisi d’essayer, de tenter quelque chose, une voie dont la force n’est pas de trancher, mais d’arpenter des territoires contrastés où la reconnaissance de nos incertitudes nourrit la recherche du vrai.

Sur la question de l’esclavage, nous avons choisi d’enlever de l’espace public les symboles d’une demi-vérité, incomplète. C’est peu.

Malgré l’action continue et progressive, un effort constant de la ville du Lamentin, force est de constater une absence évidente de représentativité martiniquaise dans notre espace public. Force est de constater au contraire, une présence massive de noms et de personnages qui ne reflètent qu’une partie de notre histoire, sans laisser place à la valorisation de modèles, d’hommes et de femmes remarquables issus de nos sociétés passées et actuelles.

Dans le brouhaha des évidences, faisons le choix radical de la nuance.

Et si nous avions raison de ne pas laisser sans protester, tarir dans les prisons de l’oubli des faits et des personnes qui en notre pays ont combattu le déni, l’équivoque, l’injustice ?

Donner du sens à ce qu’ils furent, que nous avons tant de mal à concevoir. Regarder en face notre histoire.

De même aurons-nous raison de vouloir nous réunir d’un seul corps pour tenter un dessein commun. La puissance de la nuance est de tracer un horizon de justice ; celui de la dignité de nos ancêtres, de la dignité de nos enfants. Donner de la couleur, le courage de la nuance à l’avenir de nos enfants.

Courons ce risque. Notre responsabilité en la matière est collective.

Mettons nos actes en accord avec cette belle ambition qui n’est ni désordre, ni affolement. Appelons pour commencer nos frères et sœurs d’Europe, de la Caraïbe, de l’Afrique et de l’Asie, voyons avec eux comment greffer l’utopie d’une transition commune. Du moins, proposons-la. Nous avons besoin d’eux, ils ont besoin de nous. Mais ne trainons plus, des tracas politiciens aux dénis, de subventions en démissions.

Désignons toutefois correctement notre seul adversaire. La peur est installée dans le champ politique. C’est d’abord l’espoir déçu de la départementalisation faute d’égalité, surtout l’avatar très coupable de l’assimilation : la fuite en avant dans la surconsommation qui a engendré le délitement de nos liens sociaux, l’érosion de nos traditions, résignations et démissions, la peur de perdre confort et statut.

Crainte du changement, de la catastrophe, spectre de la guerre, du retour de la misère, la peur est une arme redoutable, un instrument de répression exemplaire. Mais quels que soient les soubresauts, les crises économiques que nous traversons, les catastrophes naturelles, l’accroissement de la pauvreté et des inégalités que laisse derrière elle la crise sanitaire du covid, peut-on encore prétendre à l’accumulation du capital public ou privé comme si de rien n’était ? Prétextant l’excellence de gestion ou de « bon père de famille », on ne veut pas voir que le chômage, le départ des jeunes, la catastrophe du vieillissement tel qu’il est traité prépare un grand remplacement. Césaire aurait dit un génocide par substitution.

Nos tentatives désordonnées de maitrise du changement et des attaques de notre environnement n’ont pas permis d’engager une véritable politique pour la préservation de notre île, de notre planète.

Face à toutes ces priorités, au besoin de reconnaissance et de dignité pour une relance partagée comment pouvons-nous accepter l’indifférence générale et faire comme si la société martiniquaise était immuable ?

Lorsque d’un côté l’inculture prend le pouvoir et souffle la violence que de l’autre, l’ordre au nom de l’argument d’autorité veut réduire au silence le questionnement de l’histoire, lorsque la crédibilité de la recherche se mesure à la force de l’opinion, comment garder le goût du vrai, celui de découvrir, d’apprendre de comprendre ?

Est-ce qu’avoir l’esprit raisonnable, républicain, ce n’est pas anticiper, faire face, entamer le dialogue, éviter que les affrontements ne dégénèrent, que la destruction et la violence soient la règle, que les éléments les plus radicaux de notre jeunesse soient au bord du gouffre et décident de basculer dans la clandestinité, la démission, l’irréversible ? Est-ce qu’il ne s’agit pas d’aller à l’essentiel, c’est-à-dire tenter d’apporter des solutions au quotidien à l’aggravation des inégalités, de la pauvreté et des fléaux sociaux ?

Il appartient donc à chacun, là où il se trouve et en fonction de ses responsabilités, d’agir et de changer ce qui peut l’être ou ce qui doit l’être.

Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison. Partout de féroces prédicateurs préfèrent attiser les haines plutôt qu’éclairer les esprits.

Pour marquer solennellement sa volonté d’apporter un souffle nouveau à une construction identitaire apaisée et partagée parce que fondée sur la vérité historique, le Conseil municipal a décidé en sa séance du 27 mai d’impulser un investissement innovant de l’espace public.

Deux principes vont guider cette démarche :

– supprimer dans l’espace public lamentinois la sur-représentation des symboles de la domination,

– établir une visibilité plus marquée, une mise en lumière plus active des acteurs majeurs de la résistance.

Il s’agit d’une démarche déjà initiée sous les mandatures de Georges GRATIANT (fresque et monuments de Khokho René Corail, place André Aliker, rue du 24 mars 61…) et de Pierre SAMOT (place Antonio Macéo, place du Neg Mawon et l’Arbre de la liberté, rue du franc jeu, rue Elysé, fresque du cimetière…).

Nous proposons donc de donner à ces initiatives une autre ampleur en les inscrivant dans une démarche politique volontaire, à travers les décisions que nous avons votées à l’unanimité :

– la dépose du buste de Victor Schœlcher placé dans la cour d’accueil de l’ancienne mairie, ce dernier sera replacé dans un espace muséal à vocation pédagogique et historique.

– la mise en place d’une commission de réflexions et de propositions sur nos rues, places et monuments. Cette commission sera composée d’élus (7), de personnalités extérieures (5) et sera présidée par l’adjoint en charge de la culture,

– l’intégration dans le projet de reconstruction du Calebassier d’un espace dédié à la représentation de personnalités remarquables de la Caraïbe et des Amériques.

– la promotion et le soutien de projets visant à favoriser l’échange et le débat autour de notre histoire, en lien avec les chercheurs et professeurs de notre espace régional ;

La valorisation de notre patrimoine au travers d’actions d’animation et/ou d’inscription à l’inventaire international.

Nous avons choisi d’agir et d’acter un projet global pour la ville et nous organiserons, dès le mois de juillet, des évènements publics qui permettront de mieux comprendre les complexités de notre histoire.

Au nom des générations à venir, au nom du devenir, nous nous devons de dialoguer dans le respect réciproque et d’entreprendre autre chose.

David ZOBDA
Maire de la ville du Lamentin